LE NATUREL

CHAPITRE 5

Le naturel

La notion de naturel dans la philosophie taoïste ne doit pas s’entendre au sens d’un simple retour à la nature. Il serait absurde en effet de vouloir retourner vers ce que, à la réalité, nous sommes déjà. Le naturel implique de découvrir sa véritable nature, d’abandonner les couches de l’artifice, afin d’amener à la lumière les choses enfouies. La nature concrète, c’est l’infinie variété des manifestations de cette  extraordinaire force qui, du reste,  se confond avec la Nature dans son acceptation taoïste. En d’autres termes, la nature c’est le paradis où l’homme est bon, parfaitement équilibré et, partant, en harmonie avec l’univers. Cette état paradisiaque le taoïste l’appel l’illumination.

L’homme n’est pas sur cette terre un étranger mais un voyageur dont le but est de comprendre les choses alentour et de s’unir à elles. Le naturel implique qu’on observe le monde fini car pour découvrir les vérités spirituelles, il nous faut d’abord obéir aux lois de ce monde. Le naturel consiste dans le respect des rapports de convenance.

Le naturel, c’est ce qui nous fait pleinement coopérer avec la vie. L’homme d’aujourd’hui préfère, pour une grande part, l’observation à la participation. Il pense qu’il peut se tenir à l’écart de la vie et l’observer avec l’oeil de l’analyste, ou pire, avec l’oeil errant du curieux. Seulement on ne peut pas être en harmonie avec un monde qu’ on considère comme tout à fait extérieur à soi. Un tel esprit dénote une personnalité divisée, une personnalité souffrant de cette forme particulière de schizophrénie qui caractérise le monde moderne.

L’observation analytique crée la séparation, les distinctions, elle introduit la notion de valeur, tandis que l’observation intuitive nous fait pénétrer dans la nature même des choses. Elle nous fait apprécier les choses telles qu’elles sont, non pas d’après les normes de l ’utilité. C’est uniquement comme ceci qu’on parvient à transcender la nature animale.

Le seul moyen de « tuer » le temps, c’est d’échapper à son emprise. On peut citer à ce propos le passage d’un livre de Lin Yutang où ironise sur les défauts américains, défauts dont souffre du reste le monde occidental dans son ensemble. « Les trois grands défauts des Américains sont l’efficacité, la ponctualité, le souci de l’action et de la réussite. Ils les rendent nerveux, leur volent leur droit à la flânerie, les privent de beaucoup de soirées qu’ils pourraient passer pour une délicieuse oisiveté. Le tempo de  vie de l’ère industrielle  proscrit les flâneries exquises. Pire, il nous impose un temps mesuré par des horloges qui, au bout du compte, transforme en horloge l’homme lui-même .»

Le sage vivait en contact étroit avec la nature ; il était en complète harmonie avec elle. Souvent sa vie se déroulait dans la solitude, parfois il était même ermite. La retraite du sage n’est pas assimilable à un ascétisme quel qu’il soit. Quand bien même celui qui vivait le tao décidait de vivre en marge des affaires terrestres, il attirait très vite à lui des disciples. Les sages, les artistes et les poètes qui résidaient en des lieux sauvages semblaient posséder le don singulier de se faire des amis avec qui ils partageaient leur sagesse ou leur art. Ils appréciaient pareillement la compagnie et la solitude, de sorte que, leur vie s’écoulait dans l’équilibre yin-yang, entre l’extériorité et l’intériorité.
Cependant, le propos de leurs échanges ne portait aucunement sur des subtilités de raisonnement. Car, ils considéraient, avec Tchouang-tseu, la connaissance discursive comme une source de mots sans fins.

Par l’étude, on acquiert et retient une masse d’informations sans vie, qui appartiennent au passé, c’est à dire à l’histoire.
« Le passé est un poids mort, tandis que le présent est vivant. Tenter de saisir les faits vivants à travers le passé qui est mort, conduit forcément à un échec. » Pour aboutir à la sagesse, l’esprit doit être souple. Alors seulement il pourra comprendre la vie dans son intégralité et son dynamisme. La connaissance sans la sagesse produit le pédagogue desséché, à qui il manque la vraie compréhension et qui, de surcroît, est souvent orgueilleux de son savoir.

Le sage ne diffuse pas de connaissances ; il prêche par l’exemple. Le sage  « a un verbe sans paroles » et son pouvoir qui nous atteint, il l’exerce inévitablement, mais sans le vouloir. Il ne ressent pas le besoin d’influencer les autres qui viennent alors à lui naturellement.

Critiquer le savoir académique et l’histoire ne signifie pas toutefois qu’il faille dédaigner tout savoir et toute tradition.
La force de l’exemple devrait aussi être le souci de nos gouvernants.
La politique de non-ingérence ne doit cependant pas être confondue avec l’anarchie. Elle se fonde sur la sagesse et, bien qu’elle ignore les normes sociales, les codes de morale et l’autoritarisme, elle n’encourage aucunement la dissolution des moeurs. Tout au contraire, elle pousse à adopter un mode de vie naturel et responsable.

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