CANALISER SES EMOTIONS

Le yoga m’a permis de m’en sortir au moment où je touchais le fond.  » Lorsque Pascale quitte son mari et se retrouve seule avec ses deux filles, elle en voit de toutes les couleurs. « Jalousie, tristesse, colère, j’étais débordée par les émotions. C’est alors que j’ai découvert le yoga. À l’époque, j’étais caparaçonnée. L ‘éducation que j ‘avais reçue, les cours de sport basés sur la compétition m’avaient dégoûtée de toute forme de sport, hormis la marche. En me remettant à l’écoute de mes sensations, le yoga m’a permis de redécouvrir mon corps tout en faisant face à mes émotions.  » Vingt ans après, Pascale avoue faire des postures qu’elle n’aurait pas été capable de faire à l’âge de 30 ans. Elle rappelle pourtant que, contrairement à ce que certains imaginent, le premier but du yoga n’est pas d’améliorer la santé, mais de pacifier le mental. « Après un cours de yoga, je retrouve du tonus et, à l’époque, cela m’a beaucoup aidée à dépasser la tristesse qui m ‘habitait.
Roger a vécu une expérience semblable de séparation. » La solitude peut avoir des aspects terribles. J’étais parfois gagné sans raison par des émotions, tristesse, frustration, culpabilité ou sentiment d’abandon, qui me faisaient tout voir en noir, alors même que I ‘instant d’avant je me sentais bien. Le yoga m ‘a aidé à reprendre confiance en moi, en me faisant découvrir à travers mon corps des possibilités que j’ignorais.  » La progression est lente, souligne-t-il toutefois.  » Il m’a fallu deux ans de persévérance pour commencer à faire des postures qui m’auraient fait peur autrefois. Heureusement, le yoga est une discipline globale et j’étais soutenu par l’étude des Yoga-sûtra, un texte vieux de deux mille ans qui analyse les modes de fonctionnement de l’esprit.

Une conscience plus fine de soi

Le Yoga-sûtra, traité de base du yoga, distingue trois grands types d’émotions : l’attachement, le rejet et la peur. Avec l’ignorance et l’ego (conscience de soi), ces émotions sont classées parmi les « cinq causes de souffrance « . L’ignorance (qui englobe l’inexpérience et la confusion) est la racine de toutes les autres causes de souffrance. Elle transforme l’ego en égocentrisme, et ce dernier fonctionne sur le couple plaisir/déplaisir qui produit l’attachement et le rejet. La peur profonde n’est pas simplement la frayeur, mais le produit de l’instinct de conservation qui nous fait réagir à toute situation de stress, ainsi que la peur de l’inconnu. Toutes les autres émotions découlent de ces trois grandes catégories. Ainsi, la jalousie résulte de l’attachement et peut aboutir au rejet. La colère comme la haine sont deux formes de rejet, mais naissent aussi d’un attelage passion/attachement contrarié. L’angoisse face à la mort, la honte, la peur de l’autre, le sentiment d’insécurité découlent de la peur profonde.

Depuis plus
de deux mille ans,
le yoga,
la médecine
chinoise
et le bouddhisme
proposent des
techniques
efficaces
de gestion des
émotions.

" Le Yoga-sûtra recommande d’agir sans s’attacher aux résultats, qu’ils soient positifs ou négatifs, ce qui est tout le contraire de l’esprit de compétition que l’on retrouve dans tous les domaines de notre société " , précise Roger. Si le but ultime du yoga est l’obtention d’un état de joie et de sérénité, celui-ci n’a rien à voir avec l’inaction et ne s’oppose pas à la recherche de l’efficacité mais celle-ci est basée sur une plus grande lucidité. Ce n’est pas non plus un refus des émotions. Le yoga enseigne comment mieux vivre avec elles : les exprimer plutôt que les refouler, les canaliser plutôt qu’en être submergé. Replacées dans un autre contexte, les "cinq causes de souffrances " peuvent être des facteurs positifs de construction de la personnalité.

Les postures, en mobilisant le corps, vont diminuer l’excès d’activité psychique. Elles vont aussi ouvrir sur une conscience plus fine de soi, en mettant en état d’écouter ses sensations. Les postures en ouverture (écarter ou monter les bras, faire une flexion arrière…) augmentent la confiance en soi et aident les personnes tristes à extérioriser les émotions refoulées, les postures en fermeture (faire une flexion avant, plier les genoux…) vont aider les colériques à canaliser les leurs. Les techniques de respiration agissent directement sur le psychisme et contribuent à la régulation des émotions. Enfin, les techniques de méditation et le travail sur la voix (sons simples ou chant) peuvent aussi contribuer à la régulation des émotions.

Attention à la respiration

Pendant la guerre du Vietnam, le Vénérable Thich Nhat Hahn dirigeait dans le Sud du pays une communauté monastique basée sur la non-violence et les actions humanitaires. Plusieurs de ses membres furent emprisonnés et parfois torturés, que ce soit par le régime sud-vietnamien ou par le régime communiste à la fin de la guerre. Réfugié en France, le Vénérable Thich Nhat Han dirige une petite communauté dont l’enseignement vise à faire découvrir à des Occidentaux des pratiques méditatives très simples, enracinées dans la vie quotidienne, qui les réconcilient avec eux-mêmes. L’expérience tragique de nombreux bouddhistes, au Tibet, en Birmanie (avec Aung San Suu Kyi, pri~ Nobel de la paix) et ailleurs, est là pour témoigner de l’efficacité de leurs pratiques.

Présentant le désir comme la cause principale de souffrance, le bouddhisme distingue les « trois poisons « fondamentaux de l’esprit que sont le désir, la colère et l’ignorance, cette dernière étant à la racine des deux autres. À ces trois poisons fondamentaux peuvent s’ajouter trois autres émotions négatives : jalousie, orgueil et avidité. Comme dans la philosophie du yoga, ces poisons s’entretiennent mutuellement et se nourrissent de l’ego.

Pour bien gérer les émotions, les bouddhistes utilisent avant tout la méditation. De très nombreuses techniques ont été mises au point, elles varient selon les pays et les écoles bouddhiques. Aujourd’hui, de nombreux lamas enseignent leurs techniques sous une forme adaptée au mode de vie et à la culture occidentale.

Le fondement commun de ces techniques est l’attention : attention à la respiration, au corps, à l’esprit, au moment présent. Des techniques de visualisation sont aussi proposées. Obligé de fuir le Tibet, à 18 ans, Tulku Thondup enseigne aujourd’hui L’infini Pouvoir de guérison de l’esprit (titre de son livre aux éd. Trédaniel). Il propose ainsi quatre outils, l’image positive, la pensée positive, la sensation positive et la croyance positive : visualiser une fleur, considérer ses qualités, s’en imprégner et croire au bien-être qui en résultera. Un travail particulier peut être fait pour transformer les émotions négatives en méditant sur leur nature profonde, nous dit Sogyal Rimpoché (Le Livre tibétain de la vie et de la mort, éd. La Table Ronde) la vraie nature du désir est sagesse du discernement, celle de l’orgueil est sagesse de l’égalité, la jalousie est la sagesse qui accomplit tout. Outre la méditation, le chant joue un très grand rôle dans les pratiques de guérison du bouddhisme.

La voie du milieu

L’homme d’aujourd’hui fait de l’alcool son potage, de l’inconduite son ordinaire. Les passions assèchent ses essences. Affairé, il excite son coeur, allant à l’encontre de la joie de vivre ", nous dit le Ne Jing,l’ouvrage de base de la médecine chinoise. L’hygiène de vie est centrale dans cette médecine qui ne soigne jamais séparément le corps et l’âme. Chaque organe est en relation avec une émotion. Le coeur avec la joie, le foie avec la colère, les poumons avec la tristesse, les reins avec la peur, la rate avec les obsessions (les idées noires). Dans ce système, le coeurjoue un rôle central, c’est lui qui gouverne l’ensemble des organes, que ce soit sur le plan physique ou au niveau psychologique. On retrouve d’ailleurs des classifications semblables dans les médecines tibétaine et ayurvédique (médecine traditionnelle de l’Inde). "Les émotions sont nécessaires. Elles sont comme les climats de la vie nous avons besoin de neige, de pluie et de soleil, avec une légère dominante de soleil. Tout est une question de dosage ", explique Patrick Shan, praticien en médecine chinoise, de l’association Cedre. Toute émotion en excès, y compris une émotion positive comme la joie, perturbe le fonctionnement des organes et affaiblit la vitalité. Sur la base de ces conceptions, des traitements médicaux (médicaments, acupuncture) et le régime alimentaire peuvent être utiles dans les troubles émotionnels. Mais les techniques psychocorporel les comme le Qi Gong et le tai chi ont un rôle privilégié, analogue à celui du yoga. Les postures permettent à la fois de rétablir la circulation de l’énergie dans les méridiens et les organes et d’agir sur le psychisme. Elles sont centrées sur l’attention, la conscience du corps en mouvement. Elles peuvent être combinées à des techniques de méditation. Le Qi Gong a pour but avant tout d’harmoniser le cœur, explique le Dr Liu Dong dans Qi Gong: la voie du calme (éd. Jacques Grancher). Chercher le vide du cœur, c’est le vider des désirs, des émotions et des pensées afin d’atteindre à la joie de vivre.

Régis Pluchet

Article tiré de la revue spécialisée :

ALTERNATIVE SANTE – L’IMPATIENT
11, rue Meslay, 75003 Paris
Tel : 01 44 54 87 00

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